Henry Cros (1840-1907)
Etude de damnés
Fusain et traces de sanguine, 294 x 454 mm
Cachet au dos « Vente François Cros NOV. 2014 »

 

Cros naît à Narbonne en 1840 dans un milieu cultivé où il partage en famille un intérêt pour les langues anciennes et la philosophie. Il se forme auprès des sculpteurs Antoine Etex, François Jouffroy et du peintre Jules Valadon avant de se spécialiser dans le modelage de la cire, matériau employé pour ses premières œuvres exposées au Salon de 1867. Ses travaux sur la sculpture et la pâte de verre sont le reflet de recherches sur la couleur, remettant au goût du jour des techniques anciennes comme la sculpture en cire polychrome. En 1891, il s’installe et travaille à la manufacture de Sèvres où un atelier est mis à sa disposition pour poursuivre ses recherches. Les œuvres de Cros empruntent à l’Antiquité grecque et égyptienne, au monde médiéval ainsi qu’aux maîtres de la Renaissance italienne. Ces références anciennes qu’il dérive en sujets imaginaires traités dans des couleurs claires proches du pastel donnent à son œuvre un aspect onirique singulier.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le thème dantesque est en vogue chez les artistes. Ils se servent de cette source pour nourrir une iconographie visionnaire et dramatique, à l’image de William Bouguereau qui réalise en 1850 son Dante et Virgile (ill.1) tout en torsion et violence. Cros livre ici sa vision des damnés. Il représente à gauche un homme contorsionné, dans un mouvement proche des canons maniéristes. Les silhouettes des deux figures représentées debout, dans une attitude déhanchée, sont cernées par une superposition de lignes ondoyantes. Le modelé des corps est évoqué par un réseau de fines hachures diagonales. Comme dans ses œuvres sculptées, l’artiste accorde une grande importance aux musculatures. Il suggère le mouvement du corps dans ce combat par une multitude de coups de crayons fluides et tourbillonnant.

Notre feuille témoigne des influences mutuelles que Rodin et Cros exercent l’un sur l’autre, perceptibles dans le choix des sujets abordés et dans leurs techniques graphiques respectives. En effet, Rodin s’est longuement intéressé au thème de Dante dans la Porte de l’Enfer ainsi que dans nombre d’œuvres sur papier. Par ailleurs, notre dessin au fusain rappelle certaines feuilles, très noires, aux traits sinueux de Rodin. On retrouve, par exemple, la même violence dans Celle qui fut la Belle Heaulmière (ill.2). Dans les années 1890, Cros et Rodin entament une correspondance amicale et échangent sur leurs travaux. Rodin s’intéresse alors aux œuvres en pâte de verre colorée inventées par son confrère et s’y essaye à son tour. À la mort de Cros, Rodin lui rend hommage en le décrivant comme « l’un des hommes les plus glorieux de la statuaire du XIXe siècle ».

 

 

 

 

 

 

Ill.1 : William Bouguereau, Dante et Virgile, 1850, 281 x 225 cm, Paris, musée d’Orsay.
Ill.1 : William Bouguereau, Dante et Virgile, 1850, 281 x 225 cm, Paris, musée d’Orsay.

 

Ill.2 : Auguste Rodin, Celle qui fut la Belle Heaulmière, 1887, fusain et estompe sur papier, 533 x 386 mm, Paris, musée Rodin.