Charles Sellier (1830-1882)
Vue du Quirinal à Rome
Huile sur papier, 23 x 34 cm

 

Charles Sellier est admis à l’école de peinture et de dessin de la ville de Nancy en 1845. Soutenu par son professeur, Louis Leborne, il se démarque rapidement de ses camarades. A partir de 1849, l’artiste fréquente les cours d’anatomies de l’Ecole Préparatoire de Médecine de Nancy et obtient une bourse qui lui permet d’entrer à l’école des Beaux-Arts de Paris. Il suit l’enseignement de Léon Cogniet et parvient rapidement à un grand niveau d’habileté, comme en témoignent ses portraits de jeunesse où l’on décèle déjà une maîtrise parfaite du clair-obscur. Sellier est remarqué au Salon de 1857, où il expose cinq tableaux : l’Intérieur de cuisine est remarqué pour son étrange atmosphère ténébreuse, et Cogniet s’enthousiasme pour le portrait de la mère de l’artiste, qu’il compare à un Rembrandt. En 1856, Sellier est lauréat du prix Adolphe Moreau. Le Prix de Rome lui est décerné l’année suivante. Lors de son séjour en Italie, entre 1858 et 1863, il se lie avec Gaillard, Carpeaux, Henner et Degas.

Selon Charles du Meixmoron de Dombasle, « pendant les six années qu’il passa à Rome, Sellier peignit ou prépara plus de cinquante tableaux, dont la diversité reflète la variété et l’intensité de ses émotions ».  Sellier se livre à une série de portraits d’italiens qui témoignent, comme chez Degas à la même époque, de sa fascination pour l’intériorité de ses modèles. Il se consacre également à l’étude du paysage d’après nature. Ses dessins de vues d’Italie sont empreints d’une atmosphère mystérieuse, et montrent les progrès de l’artiste qui acquiert alors un trait plus ferme, plus élégant et harmonieux (ill. 1).

Sellier s’inscrit dans la longue tradition de la peinture en plein air en Italie, commencée dès la fin du XVIIIème siècle par les peintres étrangers installés à Rome. Il pose ici son chevalet face au mont Quirinal, la plus élevée des sept collines de Rome, comme l’avait fait Valenciennes le siècle précédent. Il traduit avec beaucoup de sensibilité la beauté et la poésie de ces lieux ensoleillés.

Si les premiers tableaux que Sellier exécute à son arrivée sont empreints d’une atmosphère nordique, il apprend progressivement à s’exprimer en utilisant une lumière plus claire et plus vive (ill. 2). L’atmosphère chaude des climats méditerranéens et la forte intensité lumineuse que Sellier découvre change sa perception du monde extérieur, et le pousse à employer une gamme chromatique plus large, principalement dans ses études de paysages aux contours épurés, et à tempérer ses jeux de clair-obscur.

Dans notre étude, Sellier va à l’essentiel, en géométrisant le motif et en travaillant par masses colorées à l’aide d’une peinture diluée appliqué sur un papier préparé. Tirant partie de la fluidité de la matière, il privilégie la couleur et l’exécution rapide au détriment du dessin.  A l’instar de Jean-Jacques Henner dans la baie de Naples, Sellier tend vers une recherche d’absolu qui le conduit à une véritable simplification des formes, et supprime tous détails superflus (ill. 3). Dans ce type de paysage, les motifs principaux ne sont pas tant les lieux et monuments que les effets picturaux tels que le ciel, les jeux de lumière ou les couleurs rayonnantes de l’aube ou du crépuscule. La parenté stylistique avec les paysages peints par Degas, que Sellier fréquente à Rome, est aussi évidente. On retrouve en effet dans notre œuvre, l’esprit de synthèse, la pureté des lignes, la lumière, la finesse de la touche et la poésie des huiles sur papiers peintes par Degas en Italie évoquant le souvenir de Corot. (ill. 4 et 5).

Sellier va tirer profit de ses études de paysages pour ses futures toiles. Dans La fuite en Egypte, réalisée quelques années après son retour de Rome pour une chapelle de l’église Saint Bernard de la Chapelle à Paris, le peintre met en scène un paysage aride qui contraste fortement avec la lumière crépusculaire des cieux, et qui confère à l’ensemble un caractère énigmatique (ill. 6). Le souvenir de vues de la campagne italienne est manifeste. On retrouve, dans cette fuite en Egypte, certains éléments propres à notre étude et aux paysages italiens de Degas : l’esprit de synthèse qui permet de voir au delà de l’image tangible, l’extrême simplification des volumes et l’absence de détails précis.

Notre paysage resta sans doute dans l’atelier de Sellier jusqu’à sa mort et fut peut être exposé peu de temps après à l’Ecole des Beaux-Arts : on recense, dans le catalogue de cette rétrospective organisée en 1883, une quinzaine de dessins d'Italie représentant les environs de Rome, Tivoli et Naples, ainsi que dix-sept études peintes de paysages. Quatre de ces huiles sont identifiées comme des vues de Rome (n°160, 161, 165, 167) ou de la campagne de Rome (n°163). Cette dernière étude pourrait correspondre à notre paysage.

Une inscription de la galerie Cayon au verso de notre étude indique que l’œuvre appartenait à Eugène Corbin. Elevé dans une famille ouverte aux arts et à la musique, ce dernier acquiert très tôt une sensibilité artistique et commence à constituer une collection dès l’âge de seize ans, lorsqu’il entre dans la société des Magasins Réunis. Ses premiers achats débutent avec la vente de succession de Sellier, où il acquiert une grande partie de sa production, et très probablement notre œuvre. A côté des œuvres des grands peintres disparus de sa région (Claude Gellée ou Jacques Callot), Eugène Corbin s’intéresse aux artistes contemporains lorrains comme Sellier, Friant, Gallé, Majorelle, Vallin et Victor Prouvé, etc. Il constitue progressivement une collection très vaste, en rassemblant plusieurs milliers d’œuvres et d’objets de toutes natures, et lègue une immense partie de sa collection au musée des Beaux-Arts de Nancy en 1935. Plusieurs paysages de Sellier conservés à Nancy sont donc issus du don Corbin (ill. 7).

 

Vendu

 

Ill. 1 - Environs de Rome
Nancy, Musée des Beaux-Ats

 

 

Ill. 2 - Paysage Napolitain
Nancy, Musée des Beaux-Arts

 

 

Ill. 3 - Jean-Jacques Henner

 

 

Ill. 4 - Edgar Degas - Paysage, effet du soir
Collection particulière

 

 

Ill. 5 - Edgar Degas - Vue de Rome des rives du Tibre
Baden, fondation Langmatt

 

 

Ill. 6 - Fuite en Egypte
Nancy, Musée des Beaux-Arts

 

 

Ill. 7 - Paysage avec la basilique de Saint-Nicolas-de-Port
Nancy, Musée des Beaux-Arts